Corona mon amour… ou L’éloge du bocage.



Reprise d’un article rédigé en juin 2010 qui s’il reste particulièrement pertinent a besoin d’être reconsidéré 10 ans après (paru dans le Qualicocot n° 23, journal du GRAINE Normandie, réseau régional des acteurs de l’éducation à l’environnement et au développement durable )


Croissance et décroissance de la diversité biologique, enjeux de la survivance de l’espèce humaine

« Cela est bien dit, répondit Candide,

mais il faut cultiver notre jardin. »

Quand Voltaire en 1759, exilé en son château de Ferney, concluait la quête de Candide l’optimiste par ces mots, il ne savait pas que 2 siècles et demi plus tard, ce jardin serait contaminé par des molécules chimiques invasives, bombardé par le rayonnement généreux de Tchernobyl, Fukushima, de la folle et inconsidérée croissance nucléaire, submergé de champs électromagnétiques perturbateurs, empoisonné par des quantités incroyables de métaux lourds, de pesticides, soumis à des catastrophes naturelles de plus en plus violentes et fréquentes et traversé de virulents et violents virus qui mettraient la société mondiale à genoux.

Il n’avait pas anticipé le sens que prendrait au 21ème siècle le mot « cultiver » ni l’empoisonnement de la planète par des activités humaines malencontreusement funestes

Au 18 ème siècle la plupart des paysans en France cultivaient avec une araire en bois (Histoire Des Paysans De France, Claude Michelet , Robert Laffont, 1998), l’évolution de l’agriculture s’était faite jusqu’alors extrêmement lentement selon une pente presque plate depuis l’antiquité.
La révolution industrielle qui s’amorce quelques dizaines d’années après la mort de Voltaire initie le début de ce que l’on peut appeler la croissance tant dans le domaine agricole que dans le domaine économique et se caractérise par le passage d’une société à dominante agraire et artisanale à une société commerciale et industrielle.
Le 20 ème siècle et le début du 21 ème achèvent ces transformations et accélèrent les échanges mondiaux et la pénétration des technologies. Les « innovations » émergent de plus en plus rapidement sur le « marché ». Il a fallu 100 000 ans à la roue pour se répandre à l’échelle mondiale, 30 ans pour le réfrigérateur et moins de10 ans pour le téléphone cellulaire. En marge et en conséquence de cette croissance ultra rapide, les agents pathogènes tels que le Covid-19 battent tous les records de propagation exponentielle et pénètrent chez presque toutes les ménagères de moins de 50 ans (vous excuserez l’image) en 15 à 20 semaines. C’est une des premières notes de la facture liées à la démesure des ambitions de nos responsables (irresponsables) politiques, économiques et de nous-même qui avons aveuglément accordé foi à ceux-ci.

Pénétration des technologies dans les ménages aux états unis au 20ème siècle d’après le New York Times, 12 février 2008

Ces bouleversements entraînent très rapidement d’importants changements :

Les distances sont abolies, l’humain aventureux qui ne pouvait jusqu’alors parcourir que quelques lieues par jour, peut se déplacer n’importe où sur la planète en quelques dizaines d’heures, les biens de consommation sont partout et ce qui prenait des mois à être construit ou à être fabriqué peut l’être en quelques jours, heures voire minutes. C’est aussi le cas pour la diffusion des agents pathogènes où la vitesse de contamination est proportionnelle à la présence industrielle, au développement du commerce, du tourisme et de la concentration démographique (en un mot au PIB des pays).

Il ne faut pas oublier cependant que ce « bien être » s’applique très inégalement, la majorité des paysans de la planète cultivent encore actuellement avec une araire en bois avec traction animale, ce qui donne une bonne indication de la répartition des ressources et des moyens technologiques. Mais au final, il y a beaucoup de facteurs qui indiquent que ce seront eux les survivants.

Vers l’infini

La conséquence de la démultiplication de l’activité humaine par la technique entraîne la modification de la courbe de croissance économique et technologique mondiale qui avait depuis l’origine une allure horizontale et tend à présent subitement et frénétiquement vers la verticale :

Cette courbe exponentielle est bien évidemment en corrélation directe avec celles de la démographie mondiale, du réchauffement climatique, de la production, de la consommation et … de l’extinction des espèces, la 6ème, celle de l’anthropocène. Avec cette crise et nous le vérifions actuellement, notre espèce crée inconsidérément ses propres modalités de disparation.




La chute

Le modèle économique imposé depuis les années 70 porte en lui même les germes de la destruction de la biosphère, c’est dorénavant patent et incontestable. La prolifération et la fréquence d’apparition des agents pathogènes suivent aussi une courbe exponentielle. Comme les conséquences du réchauffement climatique, celles de la destruction des milieux naturels se manifestent avec un retard de quelques dizaines d’années. La déprédation de la biodiversité, l’émergence de nouvelles conditions pour les espèces (engendrées par l’exploitation inconsidérée des ressources naturelles et la forte perturbation des milieux) entraînent une promiscuité fâcheuse de l’humain avec structures biologiques inédites dans des biotopes dégradés. Cette situation accroît considérablement les vecteurs de propagation de risques biologiques (micro-organismes, insectes, oiseaux, chauves-souris, singes, pangolins…). Le passage de la maladie de l’animal à l’homme trouve alors des conditions telles qu’elles ne sauraient exister dans un milieu stable où les contacts sont beaucoup moins fréquents et donc moins susceptibles de créer et exporter de nouveaux agents biologiques nocifs. C’est ainsi le cas du SRAS 2002 (SARS-CoV du genre des coronavirus, mutation aussi apparue en Chine) ou du Bacillus anthracis qui est très probablement la conséquence de la fonte du permafrost sibérien et de l’émergence d’un bacille préhistorique provenant d’animaux décongelés (à ce propos, il est fort intéressant de regarder la saison 2 de la série « Mars », documentaire et fiction qui retrace et illustre la progression de cet agent).

Voir : Chronique-d-une-emergence-annoncee

ÉNORME : « Le virus se refilerait aussi par FB »

Fréquence d’apparition et de mutation d’agents pathogènes accentuées, diffusion planétaire accélérée.

SRAS-03, MERS-12, CVD-19 MÊME COMBAT !

Si le prochain agent (probable à court terme) a le taux de mortalité du SRAS-2002 (ou supérieur), un taux de reproduction de 5 ou plus (covid-19 à 2,2, la rougeole par exemple étant à 12), avec des modes de transmission plus variés, dans les conditions actuelles, un tiers de la population mondiale (localisée particulièrement dans les zones économiques poussées et les mégapoles à forte densité) pourrait mourir en moins de 4 mois (funny : )

La caractéristique d’une courbe de croissance exponentielle est de commencer lentement pour s’incurver rapidement à la verticale vers l’infini. Encore faut-il que le milieu où s’effectue la croissance soit infini.

Si la croissance s’infléchit, la courbe dessine alors un palier (c’est mieux que de s’interrompre brutalement). Ce palier ne pourra se dessiner qu’avec des remises en causes fondamentales de la société globalisée. Ce n’est pas les discours, les rendez-vous internationaux ratés et le «green washing» ambiant qui influenceront les courbes, bien au contraire.

Le véritable danger de la crise sanitaire

Actuellement ce sont les groupes économiques et leurs « courroies de transmission » que sont les institutions politiques qui ont créé les conditions de la crise qui la gèrent. C’est paradoxal et c’est là le véritable danger car c’est un principe inhérent à l’ultra-libéralisme que de tirer profit et pouvoir de toute crise pour se renforcer. Ces groupes, n’en doutons pas, sauront tirer avantage de la catastrophe et imaginer (imposer) de nouvelles règles pour continuer à assujettir les territoires, les ressources et les populations (et cela sans limites tant qu’il n’y aura pas d’opposition globale et radicale).


Développer le télétravail quand c’est possible !

Il faut prendre conscience que les multinationales, les états et les groupes politiques ne sont pas l’espèce humaine ! et surtout en tirer les conclusions…


L’évolution (négative) du bocage (et des milieux naturels) sont donc des indicateurs de croissance économique mais aussi de fragilisation de la biodiversité

Revenons à Voltaire, il ne devait pas imaginer que cette combinaison de courbes exponentielles allait amener des progrès tels à l’agriculture, à l’industrie, au commerce et aux transports, qu’ils allaient rendre tout à fait illusoire l’idée même de sa métaphore «cultiver notre jardin» pour la remplacer par cette maxime «faire place nette» pour faire du profit.

Il est aberrant et incompréhensible que ces richesses que sont ces zones de biodiversité soient encore actuellement livrées à des pulsions destructrices sans aucun encadrement.

Dans les zones tempérées, la dégradation du bocage correspond elle aussi à une courbe exponentielle corrélée à la croissance. En France depuis l’apogée du bocage (1850-1910) près de 70 % des 2 millions de kilomètres de haies vraisemblablement présents ont été détruits, soit 1,4 million de km. Sur la période 1982-1990, les surfaces de haies ont diminué de 14 % par an (POINTEREAU P. & BAZILE D. (1995). L’arbre des champs : haies, alignements et prés-vergers ou l’art du bocage. Éditions Solagro.*).

Il n’y a malheureusement aucune législation réglementant la destruction de haie et la suppression d’obstacles (talus, zones humides et mares) qui serait nécessaire à la culture intensive et les dégâts continuent quotidiennement.



Éloge du bocage

En allant plus loin, l’image de la plaine ouverte à perte de vue avec concentration urbaine pourrait représenter le modèle de l’économie de marché où l’offre et la demande sont les principaux moteurs d’une société qui épuise son milieu et à contrario l’image des prairies et des champs enserré de haies vives avec un habitat dispersé seraient signe d’une économie locale, vivrière et … durable, beaucoup mieux adaptée à sa sécurité épidémiologique et au bien être humain et à la variété biologique.

Des écosystèmes hautement productifs

Les sociétés traditionnelles ont su pendant des millénaires entretenir un environnement naturel qui répondait à leurs besoins. S’il n’est évidemment pas souhaitable de reproduire ce type de sociétés dans toutes leurs caractéristiques, il serait cependant pertinent d’examiner leur modèle pour rendre nos fonctionnements plus raisonnables. Dans l’ouvrage «Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes.» de Sabine Rabourdin (Delachaux et Niestlé, 2005), on apprend que la gestion des espaces naturels pour les besoins humains non seulement permet la stabilité des sociétés mais aussi favorise considérablement et durablement la diversité biologique. C’est du au fait que les besoins humains étant eux-même très diversifiés, ils obligent l’homme à créer et à entretenir sur une même unité géographique un nombre plus important d’écosystèmes que le simple jeu naturel ne le ferait. La recherche en agronomie et en agroforesterie redécouvre ces principes : «L’association de plusieurs espèces pérennes au sein d’un même espace peut constituer des écosystèmes hautement productifs et reproductifs à faible coût financier et de main d’œuvre» (Georges Rossi, L’ingérence écologique, édition CNRS, 2000). C’était le cas du système bocager au 18 ème siècle et ça pourrait le redevenir. Les mots clé sont : biomasse, bois énergie, agriculture extensive largement diversifiée, localisation économique, circuits courts, autonomie et sobriété énergétique et de consommation, habitat intégré …

Inverser la tendance

Si nous voulons inverser la tendance et préserver la diversité biologique, il nous faut rapidement revisiter nos systèmes économiques, politiques et pourquoi pas utiliser le système bocager comme un modèle où l’activité humaine s’inscrit avec intelligence dans un milieu naturel équilibré.

Nous pourrons alors avec Candide «cultiver notre jardin».

Philippe Berthé, animateur de l’association* Roule ta bosse ! dans l’Orne et la Manche

* depuis 2007. Objet : Promouvoir la ruralité en explorant, actualisant, expérimentant les techniques traditionnelles et modernes permettant de réduire la pression humaine sur l’environnement naturel. rouletabosse.net

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